Le mythe du robot
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Daniel Ichbiah
écrivain et journaliste
Un survol historique pour ouvrir sur demain
Robot et conscience
L’homme peut-il élaborer une créature à son image sans y laisser des plumes ? De nombreux auteurs et réalisateurs semblent induire que la chose n’est pas possible, laissant transparaître une morale sous-jacente : l’humain irait à l’encontre d’un certain ordre des choses en endossant ce rôle de créateur. Beaucoup se plaisent à marquer la frontière entre l’homme et sa progéniture artificielle par la notion de conscience. Quand bien même certains films tels que A.I., de Spielberg, traitent de la potentielle naissance d’une telle intuition de soi, l’avis général est que le robot ne sera jamais qu’une machine, même si animée par un logiciel ultra-sophistiqué. Dans une de ses nouvelles, Boris Vian avait déjà eu ce trait d’humour par rapport à un robot que s’il lui manquait de respect, il s’aviserait de le débrancher !
Étant dépourvu de conscience, le robot serait faillible : ne suffit-il pas d’un “bug” pour détraquer le plus puissant des ordinateurs et lui faire accomplir ce que ses créateurs n’avaient aucunement prévu ? Cette peur inhérente du robot semble une survivance du mythe de l’apprenti sorcier qui donne libre cours à une entité artificielle apte à agir et à se reproduire, mais rapidement hors de contrôle.
Un antique rêve
L’idée d’un serviteur qui déchargerait son maître des tâches ingrates s’apparente à un antique rêve de l’humanité. Certains écrits anciens présentent l’Homme lui-même sous une telle lumière. Des tablettes retrouvées en Mésopotamie font apparaître une troublante analogie : celle de l’homme, automate créé par les dieux pour assurer leur service… “Un jour, les travailleurs divins, s’estimant exploités, se révoltèrent. Le dieu des techniques proposa que l’on confectionne des pantins doués de vie, que l’on mettrait au travail à la place des dieux. Ainsi naquirent les hommes. Afin qu’ils ne puissent se révolter, on les créa nettement inférieurs aux dieux et mortels.”
Une notion plus paisible de l’automate serviteur est évoquée dans L’Iliade, d’Homère. Hephaistos (Vulcain) construit des tables reposant sur trois roues qui font d’elles-mêmes le trajet jusqu’à l’Olympe, pour y porter les produits de sa forge. Deux servantes en or qu’il a fabriquées l’assistent dans sa tâche et elles sont capables de penser et de parler : “Elles sont en or, mais ont l’aspect de vierges vivantes. Dans leur cœur est une raison ; elles ont aussi voix et force ; par la grâce des Immortels, elles savent travailler.”
L’histoire de Pygmalion, contée par Ovide, place également le mythe de la créature sur un versant bienheureux. Roi de Chypre et sculpteur, Pygmalion désespère de trouver femme à son goût et crée une statue d’une esthétique parfaite, Galatée. Étant tombé amoureux de son œuvre, Pygmalion supplie la déesse Aphrodite d’insuffler la vie à Galatée. Le thème sera abondamment repris (Pygmalion, de G. B. Shaw, ou My Fair Lady, de George Cukor).
Entre l’Antiquité et l’ère moderne, des siècles vont s’écouler avant que les entités artificielles ne reviennent hanter notre imaginaire. Il faut attendre l’avènement du romantisme et son penchant pour l’obscur pour que naissent les aventures du vampire aristocrate créé par J. W. Polidori, ou l’intrigante histoire de Frankenstein (1818), avec laquelle Mary Shelley invente la littérature fantastique. Frankenstein innove en posant l’idée qu’une créature artificielle peut être issue non de la magie ou d’un phénomène surnaturel, mais de l’application de la science. Pourtant, l’esprit libre qu’est Shelley n’a pu s’empêcher de faire ressortir le danger inhérent à la vanité de vouloir créer la vie.
Naissance officielle du robot
C’est à l’écrivain tchèque Karel Capek que revient le mérite d’avoir inventé le terme “robot” et de l’avoir matérialisé au sein d’une pièce baptisée R.U.R. (le titre vient des initiales de Robots Universels, de Rossum). Dans ses ateliers, cet entrepreneur produit des androïdes dont la capacité de travail est sans commune mesure avec celle des humains. Capek leur a donné le nom de “robota” qui, en tchèque, signifie tout simplement “travailleur” ou “serf”. Ces robots sont très appréciés des patrons d’entreprises qui s’empressent de les mettre à contribution dans leurs propres usines : robot-ouvrier, robot-dactylo, etc. Ils deviennent de plus en plus perfectionnés et apprennent à raisonner par eux-mêmes, sans toutefois ressentir d’émotions. Au fil de l’action, ces esclaves de métal en viennent à se révolter contre leurs oppresseurs humains et finissent par les éliminer, puis à prendre possession de l’usine. Radius, le leader des robots, donne l’état des lieux : “Le pouvoir de l’Homme est anéanti. Un nouveau monde est né. C’est l’ère du robot.” Jouée pour la première fois en 1921 à New York, R.U.R. a eu une influence majeure. Son intrigue pose les bases d’une méfiance entretenue par l’Homme envers les dérives potentielles du robot ; le robot est voué à une plus grande perfection que l’homme ; d’une telle excellence potentielle découle le fait que l’androïde entre tôt ou tard en compétition avec son créateur, notion assumée plus tard par certains roboticiens éminents tels que Hans Moravec, Kevin Warwick ou Hugo de Garis…
Capek prendra ses distances avec la mythologie qu’il a engendrée : “Je rejette avec horreur toute idée comme quoi des engins de métal pourraient jamais remplacer les êtres humains et s’éveiller à des sentiments tels que la vie, l’amour ou la rébellion. Une prospective aussi sombre ne serait jamais qu’une surestimation du potentiel des machines ou encore une grave offense envers la vie”, dira-t-il en 1935. Mais il est trop tard. Le ton a été donné.
Le deuxième tournant majeur a lieu en 1926 avec le perfide robot féminin que Fritz Lang fait intervenir dans Metropolis et qui s’inscrit dans la droite ligne des rebelles de la pièce de Capek. Cette fois, c’est la révolte des esclaves de Spartacus qui se voit transposée à l’écran, avec pour différence que le meneur est une créature féminine à la fois sexy et maléfique. Superbement conçu, ce robot demeure encore aujourd’hui l’un des plus beaux de l’histoire du cinéma.
En 1936, Les Temps Modernes, de Charlie Chaplin, semble dessiner les risques d’une société où le travailleur est asservi à la machine.
Asimov et le mythe du bon robot
En 1938, le biologiste d’origine russe Isaac Asimov développe une série de nouvelles et romans qu’il organise autour de trois lois immuables de la robotique, censées empêcher les androïdes de nuire aux humains.
1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en demeurant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la première loi.
3. Un robot doit protéger son existence, dans la mesure où cette protection n’est pas en contradiction avec les deux premières lois.
Asimov pose ainsi un postulat majeur : les robots seront toujours nos serviteurs et assistants, pour la simple et bonne raison que nous en aurons décidé ainsi. En exploitant les innombrables ressorts dramatiques qui en découlent, ces écrits représentent l’âge d’or du mythe. Avec le recul, ils pourraient sembler assis sur des fondements utopiques et trop optimistes, mais ne prenons pas à la légère les visions d’Asimov : c’est la lecture de telles œuvres qui a poussé à la création des toutes premières entreprises de robotique. En 1956, Joseph Engelberg croise George Devol lors d’un cocktail consacré aux écrits d’Asimov. De fil en aiguille, ils en viennent à créer la première manufacture de robots, Unimation.
Asimov a posé une hypothèse riche en potentiels : il serait possible pour l’Homme de créer une entité dotée de qualités morales supérieures à celles dont fait preuve son créateur. Le cinéma va rapidement répercuter l’archétype et faire apparaître des robots débonnaires et protecteurs, capables d’abnégation, comme dans The Day the Earth Stood still (Le jour où la Terre s’arrêta, 1951), Tobor (anagramme de “robot”, 1954) ou Planète Interdite (1956).
La fin du mythe
Au cours des années 60, la littérature s’extrait du mythe du bon robot énoncé par Asimov et poursuit d’autres pistes. Au même moment, au Japon, l’art du manga (bande dessinée) et de l’anime (dessin animé) prend son essor. Osamu Tezuka est l’un des auteurs majeurs de la révolution manga qui voit le jour après la seconde guerre mondiale. Il crée Astro Boy, le premier robot de la bande dessinée. En 1970, lors de l’Exposition Universelle du Japon à Osaka, des millions de visiteurs découvrent ce robot humaniste. Son impact est très important, car Astro Boy laisse transparaître qu’un robot pourrait détenir un potentiel affectif…
En Occident, le mythe a pris un coup dans l’aile. Les premiers modèles apparus dans les usines de montage automobile ont contribué à briser le rêve : formés de bras articulés et autres membres isolés, leur niveau de glamour est inexistant. De plus, l’Homme a posé le pied sur la Lune en juillet 1969 et la conquête de l’espace fascine les jeunes esprits. L’astronaute, au corps de chair et d’os, avec ses angoisses et son courage bien humains, est le héros du moment.
Alors qu’ils sont tombés de leur piédestal, les robots vont pourtant revenir sur le devant de la scène en 1977 grâce à Star Wars… et au facétieux R2-D2, qui devient rapidement le personnage le plus populaire du film, que tout le monde connaît. William Gibson ouvre un nouveau champ d’exploration avec le cyberpunk qui s’intéresse, avec une dizaine d’années d’avance, aux dérives liées à l’univers des réseaux informatiques. Les héros de telles intrigues sont les pirates, qui parviennent à infiltrer les ordinateurs. Seul le cinéma continue à offrir quelques rôles éminents aux robots, mais en tirant un trait sur leur aspect d’êtres de métal. Le fait majeur de ces intrigues est que la créature est extérieurement indiscernable d’un humain. Alien (1979), Blade Runner (1982)… : le spectateur compatit pour des êtres artificiels qui paraissent sensibles et raffinés.
James Cameron suit une piste similaire avec Terminator, incarné par Arnold Schwarzenegger. Terminator 2, en 1990, va encore plus loin en introduisant la notion du “morphing” (capacité à changer de forme). La séquence finale demeure une scène d’anthologie : pulvérisé, le robot tueur n’est plus qu’un amas de boules de mercure qui gisent sur le sol. Pourtant, ces particules conservent encore la mémoire du programme qui leur a été implanté. Une à une, elles se rassemblent et recomposent la forme du Terminator qui repart de plus belle à l’assaut. Une fois de plus, Cameron assène un message clair : le robot ne connaît point la lassitude ou le découragement. Entre temps, Robocop (1987), autre figure marquante, a transformé en héros un humain reconstruit au moyen de la greffe d’organes artificiels, également appelé un “cyborg”, accentuant la notion d’une frontière de plus en plus ténue entre l’homo sapiens et son artificielle engeance.
Entrée dans le quotidien
Où chercher le robot à partir des années 90 et 2000 ? Pas dans la littérature, qui paraît avant tout fascinée par les potentiels de la nanotechnologie, laquelle fait toutefois entrevoir des robots et machines de taille microscopique. Neil Stephenson a commis un roman célèbre, The Diamond Age, rejoint en cela par Paul Anderson avec le très inquiétant Nanodreams. En revanche, le cinéma continue de consacrer le robot, avec des films tels que Bicentennial Man (1999), I Robot (2004) ou le plus récent Wall-E.
Au fond, le robot n’appartient plus à la science-fiction. Aibo, Pleo, Robosapien, l’aspirateur Roomba et leurs comparses s’introduisent dans notre décor quotidien. Les rôles qui devraient bientôt incomber à ce compagnon artificiel l’amèneront à s’intégrer dans les préoccupations immédiates des habitants de cette planète.
Quel pourrait être l’impact des robots sur la sauvegarde de l’environnement, la protection de l’individu, le développement de nouvelles médecines ? Les enjeux de ce siècle devraient suffire à nourrir bien des intrigues à très grande échelle.
Parmi les ouvrages de l’auteur
La saga des jeux vidéo (1998)
Les Banquiers du Temps (2000)
Bill Gates et la Saga de Microsoft (2005)
Robots, genèse d’un peuple artificiel (2005), publié en France, aux USA et en Allemagne. Exclusivement disponible à la boutique Robopolis.
Madonna, Pop Confessions (2006)
Enigma I et II (2007-2008)
Tremblez DJs ! Ed° Les Trois Génies
Voir aussi : http://ichbiah.com
Publié dans la rubrique CULTURE, SOCIETE du numéro 32
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