Le management au féminin

Ariane François,

Le management au féminin

 

… parce que la promotion des femmes est une garantie de rentabilité

Ariane François, ingénieur

 

Quelques caractéristiques

Les femmes sont encore très rares aux postes de top management et dans les comités de direction des entreprises. Pourtant, de nombreuses études montrent que la promotion des femmes est une garantie de rentabilité. Selon une étude américaine, la présence massive des femmes dans les comités de direction des cinq cents premières entreprises mondiales permet d’afficher une rentabilité très nettement supérieure à celle des entreprises uniquement dirigées par des hommes. L’apport des femmes commence à être reconnu partout où il a pu se manifester. Voici quelques-uns des aspects qui caractérisent les femmes dirigeantes de façon générale, même s’il existe de nombreuses exceptions et même si bien des hommes les possèdent aussi.

 

Les femmes ne s’intéressent guère aux luttes de pouvoir. Elles attachent plus d’importance à la réalisation des projets qu’au prestige. Elles fonctionnent plus par projet, par consensus, que par sens de la hiérarchie. Elles n’ont souvent pas de stratégie de carrière, et se laissent porter par leurs désirs et les occasions. Elles ne savent d’ailleurs pas se vendre et ont moins le sens de la compétition que les hommes. Elles sont peu dans le paraître et ne cherchent pas à faire grossir à tout prix leur entreprise. A-t-on jamais entendu parler de patronnes “voyous”, ou ayant la folie des grandeurs ?

Les femmes qui ont des responsabilités sont en général plutôt pragmatiques. Elles ont dû apprendre à être efficaces pour pouvoir gérer à la fois les tâches domestiques, l’éducation des enfants et leur activité professionnelle. N’ayant pas de temps à perdre, elles ont tendance à aller droit au but, à dire la vérité, et ne pratiquent pas la stratégie d’évitement, ni la langue de bois. Elles savent également gagner du temps grâce à une approche holistique, globale, intuitive. Ceci leur permet aussi de trouver des solutions là où l’approche analytique ou trop cartésienne trouve ses limites. A l’ère de la matière grise comme ressource prépondérante des entreprises, l’intelligence dite “émotionnelle”, qu’on reconnaît aux femmes, est un avantage compétitif. C’est cette forme d’intelligence qui permet aux femmes dirigeantes d’avoir des attitudes d’ensemblier et le souci de l’essentiel.

Les femmes privilégient les valeurs humaines, le développement durable, l’éthique, la responsabilité sociale. Ces valeurs, négligées dans un monde économique axé sur la productivité, sont appelées à devenir de premier ordre. Sans elles, le capital humain des entreprises tend naturellement à n’être considéré que comme une simple variable d’ajustement. Cette vision à court terme, bien que très répandue, va de plus en plus prouver ses limites, car elle signifie le suicide plus ou moins tardif du système. Les femmes qui dirigent ont aussi généralement l’esprit d’équipe et jouent collectif. Elles ont le sens de l’écoute, partagent l’information, s’appuient sur leurs collaborateurs, savent trouver des compromis. Les femmes sont globalement jugées plus compétentes pour la capacité relationnelle, une valeur qui monte dans le monde de l’entreprise.

Les femmes ne cultivent pas le présentéisme, et elles sont souvent pénalisées pour ne pas consacrer le maximum de leur temps à leur activité professionnelle. Pourquoi, ne récompenserait-t-on pas ceux qui travaillent vite et bien, au lieu de favoriser une culture d’horaires interminables, de déplacements multiples, de nuits laborieuses ? Les femmes responsables ont un certain don pour boucler des réunions en une heure ou deux au lieu d’une journée. Par ailleurs, de par leur longue expérience de la gestion des ressources matérielles de la famille, les femmes sont douées pour la gestion des ressources matérielles de l’entreprise. Elles ont le sens de la mesure et veillent à ne pas prendre des risques inconsidérés…

Alors que les hommes veulent découvrir et coloniser, les femmes veulent organiser et pérenniser.

Les hommes recherchent le pouvoir et l’argent, les femmes cherchent du sens et sont capables d’en donner à l’entreprise. Ils ont créé un monde économique à l’atmosphère guerrière, elles n’ont jamais aimé la guerre et savent d’instinct que les entreprises en compétition scient la branche sur laquelle elles sont assises. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’ignorer cette réalité : les entreprises s’épuisent à lutter entre elles pour courir après des profits à court terme, elles dilapident leurs ressources humaines et les ressources naturelles de la planète dans une spirale inflationniste de consommation.

 

“ Les hommes n’aiment décidément pas être dirigés par des femmes !”

 

Changer les chefs d’entreprise ?

Devant un tel constat, la question qui se pose aujourd’hui est celle du changement. Pour changer les entreprises, ne va-t-il pas falloir changer les chefs ?! Le problème est que les hommes qui dirigent n’ont pas envie de laisser les femmes s’asseoir à côté d’eux, ils préfèrent rester entre eux. Ils permettent peut-être de plus en plus aux femmes d’accéder aux postes de management, mais pas aux postes de direction. La progression des femmes reste plafonnée, phénomène de plus en plus patent, au point d’être qualifié de “plafond de verre”. Cette progression a pu se faire jusque-là, d’une part, grâce à la prise de conscience des avantages qu’a une entreprise d’utiliser les talents féminins et, d’autre part, grâce au courage des femmes pionnières. Mais le déséquilibre reste flagrant, en dépit de toutes les directives en matière de quotas et d’égalité professionnelle hommes/femmes. Malgré tous leurs efforts, les hommes n’aiment décidément pas être dirigés par des femmes ! Femme ingénieur dans une grande entreprise, j’ai pu observer et vivre tout cela au cours de plus de vingt-cinq ans de carrière. Je me souviens, à titre anecdotique, des rumeurs qui ont précédé l’arrivée de la première femme à l’un des postes de responsabilité de l’unité de neuf cents personnes à laquelle j’appartenais. Les hommes disaient d’elle que c’était “une tueuse et un bulldozer”. Ainsi prévenue, je fus très surprise de découvrir, au cours de mes contacts professionnels avec elle, que c’était une femme d’allure très svelte et féminine, à la fois décidée et fragile dans ses prises de position. Au lieu d’admirer en elle la rigueur, la détermination et la capacité de travail dont elle avait du faire preuve pour parvenir à ce niveau de responsabilité, ses détracteurs n’avaient pu comprendre son ascension qu’en projetant sur elle leur propre vision d’un monde régi par les luttes de pouvoir.

Il est vrai que les femmes doivent apprendre à dépasser le manque de confiance en elles et leur peur des hommes pour prendre des responsabilités, et que leur audace peut éventuellement les rendre moins féminines aux yeux des hommes. Mais le vrai problème n’est-il pas que les hommes ont peur des femmes ? Comment pourrait-il en être autrement ? En effet, les femmes qui se libèrent de la domination masculine ne montrent-elles pas aussi qu’elles peuvent se passer d’eux ? Les femmes sont aujourd’hui capables de faire au moins aussi bien que leurs homologues masculins, dans de nombreux domaines qui étaient autrefois l’apanage des hommes. Il y a aussi en chaque homme le poids de la mémoire collective de toute la violence masculine subie par les femmes. Violence qui se perpétue malheureusement encore de nos jours dans une très grande partie de l’humanité. Il est certainement difficile pour les hommes de regarder les femmes en face avec un tel passif… Le vrai défi actuel est que les hommes parviennent à accepter sans crainte de partager le pouvoir avec les femmes. C’est probablement la condition essentielle pour que le monde économique puisse véritablement bénéficier des talents féminins de façon à évoluer dans une direction plus respectueuse de la vie. Sans cette acceptation libre et consentie, le risque est que les femmes soient amenées à employer les méthodes masculines pour prendre les choses en main. On assisterait alors à une masculinisation des femmes, telle celle qui est reprochée aujourd’hui à certaines pionnières de l’accession au top management.

 

“Les dirigeants sont responsables de se transformer eux-mêmes.”

 

La réconciliation avec… soi-même

Le véritable enjeu est la réconciliation entre les hommes et les femmes. Il ne s’agit plus aujourd’hui d’agir sur le front de la lutte féministe. Celle-ci a permis de prouver ce dont les femmes sont capables. Mais nous, les êtres humains, avons déjà fait toutes les guerres, et n’en sommes pas sortis plus justes, ni plus forts, à en voir l’état du monde aujourd’hui. La force et la loi restent impuissantes à imposer un monde plus juste. Il nous faut utiliser d’autres méthodes. Pour cela, il est essentiel de comprendre que la réconciliation entre les peuples, entre les hommes et les femmes, résistera à toutes les tentatives menées sur d’autres fronts, tant qu’un nombre suffisant d’êtres humains n’aura pas accompli la réconciliation avec … soi-même. Les guerres puisent leur force destructrice dans ce lieu de l’inconscient collectif alimenté par chacun dans tous les petits conflits du quotidien. On dit bien que les petits ruisseaux font les grandes rivières… Apprendre à nous réconcilier avec nous-mêmes, c’est résoudre les conflits intérieurs que nous projetons sur les autres, en particulier sur l’autre sexe. Ceci passe sans aucun doute par la réconciliation avec son corps, avec ses émotions, avec ses pensées et croyances, sa famille et ses ancêtres… Avant tous les autres, les leaders, les dirigeants sont à la fois responsables, vis-à-vis de ceux qu’ils dirigent, de se transformer eux-mêmes et de pouvoir entraîner les autres derrière eux dans cette dynamique.

 

Imaginons…

Imaginons un patron détendu, visage souriant, rien de crispé dans son allure ni dans ses attitudes, parce qu’il ne souffre plus d’hypertension, de brûlures d’estomac ou d’un mal de dos. Un patron qui ne soit plus l’esclave de ses émotions (colère, nervosité, anxiété, impatience, déception, mépris, intolérance…), mais qui prend les choses avec calme en toute circonstance. Un patron capable d’écouter les points de vue différents du sien et de les adopter s’ils s’avèrent plus justes, sans craindre de perdre la face ou de passer pour un faible. Un patron capable d’affirmer sa position sans crainte de déplaire. Un patron qui n’a plus besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Un patron qui est en paix avec lui -même, donc avec tout le monde… et qui regarde par conséquent les femmes autrement que comme de simples objets de désir, un patron qui a encore envie de partager avec sa femme un peu de ce temps qu’il ne réserve pas exclusivement à son travail. Un tel patron n’aurait rien à envier aux qualités féminines.

Quant aux femmes, pour être dignes de l’accompagner dans la direction des choses, elles devraient pouvoir être décrites de la même façon, à quelques rares différences près : remplacez par exemple l’hypertension par les maux de tête, le mépris par la jalousie…

Utopie que tout cela ! Et la combativité pour survivre dans un contexte économique de lutte acharnée pour défendre son territoire ? Plus de victoires à remporter, plus de territoires à conquérir ? Une telle vision ne peut être que celle d’une femme ! Peut-être… Mais je pense que les femmes (“les vraies”, comme on dit) préfèrent les vrais guerriers, c’est-à-dire ceux qui savent reconnaître les vrais ennemis : les ennemis intérieurs. Ce sont aussi ceux qui savent que la seule conquête qui en vaille la peine, c’est la conquête de soi, la victoire sur ses réactions impulsives, mécaniques, conditionnées, au profit d’attitudes plus dignes basées sur des valeurs plus humaines… Ainsi étaient autrefois formés les guerriers les plus valeureux, à l’image des samouraïs des temps anciens. Leur race a disparu, mais leurs connaissances sont restées vivantes et survivent sous différentes formes selon les lieux et l’époque.

Telle est la proposition d’un “leadership et d’un management éclairé”, qu’il soit celui d’un homme ou celui d’une femme, et que le chercheur pourra découvrir grâce à l’un des vecteurs de transmission des temps modernes. 

 

Pour en savoir plus

“Le bal des dirigeantes”, Annie Battle et Sandra Battle Nelson, Ed° Eyrolles

“Le management au féminin”, Martine Renaud-Boulard, Ed° Robert Jauze

“Leadership et Management éclairé - Apprendre à penser et à faire autrement”, Françoise Antier et Pierre Ollier, Ed° L.U.S.

 

 

Publié dans la rubrique CULTURE, ENTREPRISE, SOCIETE du numéro 30
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