La raison du plus faible
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Dans la nature, ce sont les plus petits qui survivent aux extinctions massives… Serait-ce aussi le cas dans les sociétés humaines ?
Jean-Marie Pelt
Président de l’Institut Européen d’Ecologie
Interview Maya Ollier
De nouveaux modèles
J’aimerais vous interroger sur la fin possible de l’espèce humaine, en lien avec quelques notions nouvelles que vous développez dans votre dernier livre, “La raison du plus faible”, comme l’énergie des petits, l’ingéniosité des plus vulnérables… Ceci me semble assez nouveau.
Oui. Bizarrement nouveau… Dans un de ses livres, Gould, un des scientifiques darwiniens les plus en vue, dit en quelques phrases que dans les grandes périodes d’extinction massive, ce sont les petits qui semblent survivre. Il n’a pas réalisé l’importance de cette idée, et je l’ai développée dans “La raison du plus faible”. Le danger, pour l’espèce humaine, c’est son agressivité, vis-à-vis de la nature et au sein de l’espèce, et qui se manifeste par les guerres, les tensions internationales et le caractère très conflictuel de la gestion des affaires publiques. Tout le monde se dispute tout le temps. “La raison du plus faible” est en fait le troisième livre d’une trilogie. Le premier était “La loi de la jungle”, où j’ai essayé de montrer qu’il y avait dans la nature des mécanismes spécifiques qui inhibent ou qui dévient l’agressivité, empêchant ainsi que tout le monde tue tout le monde et qu’il n’y ait plus de nature du tout.
Le danger, pour l’espèce humaine,
c’est son agressivité
Le deuxième volet de cette trilogie s’appelle “La solidarité”. Je montre que dans la nature, ce n’est pas la loi de la jungle comme l’avaient imaginé, non pas Darwin lui-même, mais beaucoup de ses amis, qui ont forcé le trait en disant que la nature, c’est le croc et la griffe ensanglantés. Cette vision se répand au19e siècle : pour Marx, c’est la lutte des classes et pour les libéraux, c’est la concurrence à outrance. Dans les deux cas, la vision de la nature se déporte sur la société et donne la société hyper-compétitive dans laquelle on est aujourd’hui. Mais l’écologie nous a appris beaucoup d’autres choses, et notamment qu’à côté de ce mécanisme évident de compétition, ce “Mangez-vous les uns les autres”, il y a un autre mécanisme de symbioses, de mutualisme, de coopération, un “Aidez-vous les uns les autres” ou, selon l’expression à la mode, une stratégie “gagnant-gagnant” pour les deux espèces qui coopèrent. Ce mécanisme n’avait pas été vu par les darwiniens. Dans la société, il représente l’économie solidaire, les coopératives, les mutuelles, les ONG (qui représentent quand même 13% du PIB français et embauchent 2,5 millions de salariés). Si le capitalisme s’effondre, nous disposons d’autres modèles. Si l’agriculture conventionnelle ne marche plus, on fera du bio…
Le fort ne l’est que momentanément…
L’alliance des petits
Dans le troisième volet, je montre que l’idée du fort et du faible n’est qu’une représentation mentale - nous projetons notre imaginaire sur la réalité - une idée fausse, qui plus est : personne n’est complètement fort ou complètement faible. Le fort ne l’est que momentanément ; de toute façon, il disparaîtra un jour. Quand au faible, tel que la société se le représente, il est le type qui n’a pas de chance, il a perdu sa femme, il a perdu son boulot, il est dépressif… mais curieusement, il vit quand même, pas très bien peut-être, mais il vit… Et quand des faibles se mettent ensemble, ils deviennent forts. C’est ce qui s’est passé avec les OGM en Europe : malgré un lobbying forcené, et bien que la Commission Européenne soit instrumentalisée par les grandes firmes, il n’y a pas d’OGM en Europe. Les consommateurs, qui sont très petits par rapport aux monstres que sont Monsanto ou autres, ont été plus forts. On a la démonstration de l’idée que l’union fait la force, et ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on est faible. Si l’espèce humaine, c’est votre sujet, devait disparaître, la vie ne disparaîtra pas, certaines bactéries supportent des doses de radioactivité 3000 fois supérieures à ce qui nous tue. Petites, mais fortes.
… et ce n’est pas parce qu’on est petit
qu’on est faible
Dans toutes les périodes d’extinctions massives, les petits passent mieux que les grands et quand vous regardez la crise actuelle, c’est le même scénario. Ce sont les très grandes banques et les très grosses compagnies d’assurances qui tombent les premières. Je lisais hier dans le journal que, selon la Chambre des Métiers de la Moselle, la seule activité qui fonctionne toujours très bien, ce sont les petits artisans qui continuent à aller chez les gens réparer l’électricité, les chasses d’eau, etc. Eux ne sentent pas la crise. Vous voyez, c’est le même scénario ! Je crois que la raison du plus faible est une loi très importante et très différente de l’image officielle, où il faut être excellent, performant, compétitif, dominateur, décideur. Ce mot me fait horreur : il laisse penser qu’il y a des types qui décident pour une masse de crétins (= nous) ! Ce terme est incompatible avec la démocratie.
La racine de la paix
Le but de cette trilogie était de montrer qu’il nous faut revenir aux bases de l’humanisme, considérer la personne humaine comme première par rapport aux intérêts économiques, considérer aussi qu’un ouvrier vaut tout l’or du monde. Malheureusement, les établissements bancaires n’ont toujours pas compris. En Amérique, on vient d’embaucher Tartempion, je ne sais plus comment il s’appelle et peu importe, pour animer une émission jusqu’en 2012 : il a signé un contrat de 450 millions de dollars. En pleine période de crise. Ne pas comprendre est dangereux, nous sommes dans une zone de fracture et nous risquons l’explosion. Mais comment changer l’homme pour le rendre compassionnel ? Jésus est pour moi au centre de l’histoire de l’humanité et de la vie, quand il dit de tendre la joue gauche et de se taire. Et il se tait devant Pilate. Voilà le cœur du christianisme, qu’on n’a pas compris encore, y compris chez beaucoup de chrétiens. L’agressivité s’évapore lorsqu’on n’entre pas dedans. Quand on prend un coup et qu’on se tait, la machine à donner les coups, en face, s’arrête toute seule. C’est la racine de la paix. Le projet d’amour que propose le Christ doit aboutir, pas seulement pour les chrétiens, mais pour l’humanité tout entière, pour que les conflits s’apaisent et se dissolvent petit à petit. Je pense qu’il ne peut pas y avoir de salut de l’humanité sans une spiritualité forte, un humanisme renaissant et un altruisme promu. On n’est pas seulement dans une crise économique ou écologique, et nous avons besoin de moyens d’ordre spirituel pour dégonfler ces crises. Ce que je dis là est loin de notre société, mais ce n’est pas parce que c’est loin que c’est faux, et ce n’est pas parce qu’une pensée est majoritaire qu’elle est bonne. Il faut se souvenir qu’Hitler a été appuyé par la démocratie… Comme l’auraient dit Socrate et Jésus, la vérité est incompatible avec les arrangements politiques, institutionnels, organisateurs… On les a tué tous les deux, mais ce qui a été dit par l’un et l’autre reste le chemin à parcourir. Est-ce que je suis inquiet ? Oui, bien sûr, tout le monde est inquiet quand on s’aperçoit combien l’homme est rivé à sa cupidité, à son avidité. Ce qui me donnerait de l’espoir, c’est que de plus en plus de gens pensent comme on est en train de penser ensemble. Si on s’était rencontré il y a cinq ans, on aurait été très minoritaires, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’opinion publique a beaucoup changé.
La prise de conscience se fait plutôt bien
en ce moment
Participer à la prise de conscience
On ne peut pas laisser aux générations futures un monde en trop mauvais état. 80% des parents pensent que leurs enfants auront une vie bien moins bonne que n’a été leur propre vie. 74% des jeunes entre 16 et 25 ans pensent qu’ils n’ont aucun avenir, c’est terrible ! Ces deux chiffres signent l’échec d’une civilisation. Voilà le résultat du “Moi, je” libéral pur et dur, dévoyé par des escrocs. Le moment est venu de ramer fortement en sens contraire et nous ici, à l’Institut Européen d’Ecologie, nous nous y employons, c’est notre vocation.
C’est un peu la nôtre aussi. Il faut parler, faire circuler l’information ?
Oui, il faut être présent, et ce phénomène n’est pas quantitatif, il fonctionne autrement. Si votre revue n’est pas à l’affiche du journal de 20 heures, ce n’est pas grave. Au journal de 20 heures, il ne se dit rien, on ne fait pas avancer le bon sens d’un millimètre. La prise de conscience avance par le fait que les idées se propagent par le bouche à oreille, par des lanceurs d’idées et des lanceurs d’alerte. Je trouve que le travail de prise de conscience se fait plutôt bien en ce moment, et c’est une source d’espoir très importante.
Science et foi
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur “Nature et Spiritualité”, l’un de vos derniers livres ?
C’est une réflexion sur comment les grandes spiritualités voient leur rapport à la nature. Trois idées s’en dégagent fortement. Tout d’abord, l’idée que le sort de l’homme et le sort de la nature sont étroitement liés et que, quand l’homme détruit la nature, il se détruit avec. On trouve beaucoup cette idée dans la Bible et le Coran. La deuxième idée est la sobriété, le modèle étant les Indiens, mais aussi Jésus, qui est très sobre : il parle du pain de ce jour, et pas de greniers remplis, pas de caisses d’épargne ni de bons placements, simplement le pain qu’on reçoit au jour le jour. La troisième idée est qu’il ne faut pas que l’homme se prenne pour un dieu. C’est l’ubris des Grecs, avec Prométhée. Quand l’homme se prend pour un dieu, il fabrique un nouvel homme avec le sperme d’un prix Nobel et les ovocytes d’une fille de milliardaire. Ce traficotage est une transgression des grandes lois universelles décrites dans les traditions spirituelles. Ce livre est intéressant, mais très difficile à promouvoir parce qu’en France, le mot spiritualité est un gros mot. Après sa parution, on a même dit de moi que j’étais dans une secte.
En France, le mot spiritualité
est un gros mot
Jésus dit : “Tais-toi, et accepte le coup”, mais il n’a pas très bien fini, pour les gens qui ne croient pas à un autre monde. Quel prochain pas proposer à ceux qui liront cet entretien ?
C’est justement ce qui a été constructif de l’autre monde et, avec sa crucifixion, c’est tout le vieux monde qui a été crucifié et a disparu. L’idée de résurrection, c’est l’idée d’accès au nouveau monde, mais on entre là dans une autre notion capitale : la foi. La foi est très ébranlée dans le monde moderne, parce que la science semble s’opposer à la foi, parce que le darwinisme est dogmatiquement et ontologiquement athée, parce qu’on a laissé entendre que si on est évolutionniste, on est forcément athée. C’est totalement faux : je suis évolutionniste et je ne suis pas athée du tout. Mais c’est la position scientiste et c’est la position enseignée à tous nos jeunes. Il faudrait que les jeunes puissent aussi avoir accès aux Ecritures, qui ne sont ni des livres scientifiques, ni des livres historiques, mais des livres porteurs de sens, ce que la science n’est pas du tout. La jeunesse est très éloignée de la foi, et c’est très dommage. Comme nous n’avons plus les attributs qui permettent la foi et qui l’enracinent, nous sommes dans un vague à l’âme généralisé.
Il existe malgré tout des scientifiques ouverts. Nous en avons rencontré…
Il y en a, mais ils sont minoritaires. Chez les biologistes surtout, il est un dogme néo-darwinien, qui est pour la biologie aussi inébranlable que le “Credo” pour les chrétiens. C’est l’idée que tout est dit, que ce n’est plus la peine de chercher, qu’on sait tout. On sait ce qui est vrai, que les mutations sont sélectionnées par le milieu et que ceci fait l’évolution. Point à la ligne, c’est fini. A cause de ce dogme, plus rien n’avance, et c’est ce qui se passe en biologie en ce moment.
Pour en savoir plus
Institut Européen d’Ecologie
1 rue des Récollets
BP 74005
57040 Metz Cedex
Tél : 03.87.75.41.14
Parmi les ouvrages de l’auteur
Aux Ed° Fayard
La loi de la jungle
La solidarité
La raison du plus faible
Nature et spiritualité
La suite dans la revue n°34
Publié dans la rubrique ECOLOGIE, SCIENCE, SOCIETE du numéro 34
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