Psychologie des techniques psycho-corporelles

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Alain Falduzzi,

formateur d’enseignants en méthodes psycho-corporelles

 

Réhabiliter le corps

La pensée occidentale nous a fait croire que “dans un corps sain, il faut un esprit sain” ou bien encore que “le corps est le temple de l’esprit”. Pire encore, certains ont diabolisé le corps et la sexualité, jusqu’à ce que le philosophe allemand Nietzsche décide d’engager un combat contre les “contempteurs du corps” ; que Freud et ses successeurs le réconcilient avec la sexualité ; que les philosophies orientales le resituent à sa véritable place ; que les scientifiques modernes nous conduisent à comprendre à nouveau que le corps et l’esprit (pensées, sentiments) sont une unité, les deux faces de la même pièce. C’est à travers son corps que l’être humain manifeste son vécu intérieur et c’est avec lui qu’il prend contact avec le monde et les autres.

La pratique des mouvements et postures des techniques psycho-corporelles, au-delà de ses effets physiologiques et physiques, agit en profondeur sur le psychisme, provoquant parfois une catharsis et toujours une structuration et une harmonisation intérieures. Elle n’est pas une panacée, mais s’applique en priorité :

• d’une part, à ceux qui ont une prédilection pour toutes les formes d’expression corporelle car pour eux, elle sera un moyen essentiel d’entrer en contact avec leur inconscient ;

• d’autre part, à ceux qui se savent ou se sentent aliénés à leur corps ou à leur être et désirent se mettre à nouveau en relation plus profonde avec lui.

Nous ne discuterons pas les causes de l’aliénation, qu’elles soient éducatives (familiales, religieuses) ou encore sociales (mode, image médiatique…). A chacun, la pratique permettra de découvrir que le corps n’est que l’ultime frontière matérielle de la psyché, dont tous les processus se répercutent immédiatement dans les muscles, tendons, articulations, cellules, pour y reposer ou y “travailler” comme une mémoire vivante qui peut être réanimée à chaque instant.

 

Le geste et l’émotion

Sans défendre particulièrement le point de vue plus freudien de l’origine pulsionnelle et instinctive du mouvement ou celui plus jungien de la primauté de l’émotionnel, nous ne perdons pas de vue que le moindre geste est lié à l’être tout entier, et pas seulement à l’une de ses parties, et que l’être humain est en interrelation permanente avec le monde extérieur matériel, familial, social, culturel et thérapeutique.

Mouvements et gestes, volontaires ou involontaires, sont l’expression de nos émotions et pulsions fondamentales. Inversement, le mouvement influence ces éléments fondamentaux, et rééquilibre, affine, harmonise ou transforme le contenu de notre inconscient. Pulsions et émotions étant la source de nos troubles et de nos complexes, mais aussi celle de nos valeurs les plus hautes, nous comprenons à quel point les techniques psycho-corporelles, avec leurs phénomènes cathartiques et leurs forces de structuration, sont un instrument précieux pour l’harmonisation et la réalisation psycho-spirituelles. Nous pouvons utiliser le mouvement pour relier le conscient à l’inconscient, dans un but non seulement thérapeutique ou pédagogique, mais aussi existentiel. Le mouvement, moyen d’expression des forces instinctives, émotionnelles ou intellectuelles, est également et surtout un moyen de (re)structuration de l’individu tout entier, sachant qu’il ne peut exister de mouvement physique sans une participation des différentes composantes du conscient et surtout de l’inconscient.

Le travail avec les techniques psycho-corporelles implique une complète mobilisation. Toute émotion a un double aspect, physique et psychique, puisque la matière et l’esprit ne sont que deux aspects différents de la même réalité, le monde émotionnel se situant entre celui de la pensée et celui de l’expression corporelle. Cette schématisation nous permet de comprendre qu’il est possible de rééquilibrer la vie émotionnelle par une action corporelle ou par une action psycho-intellectuelle (compréhension, clarification, réorientation, idéation). On peut déclencher des phénomènes d’harmonisation psychique par le biais de la pensée (rêve, association d’idées, analyse) ou des mouvements. On entre ainsi en contact avec les différents inconscients - personnel, culturel ou global - pour accéder soit aux ténèbres des complexes et autres contenus refoulés, soit à la lumière du Soi.

Les différents inconscients

Au cours de l’apprentissage, nous devenons plus habiles dans la réalisation des mouvements et postures : nous remarquons qu’ils peuvent se dérouler tout à fait spontanément après la première impulsion volontaire. Petit à petit, nous faisons également connaissance avec leur signification émotionnelle ou archétypale. Des mouvements volontaires et conscients permettent à l’inconscient personnel, avec ses problématiques et ses complexes, de se manifester. Puis surgissent les contenus de l’inconscient culturel et collectif, qui ouvrent parfois le chemin vers l’individuation et la réalisation.

Nous ne perdons jamais de vue que chaque mouvement exprime toute la personnalité du pratiquant, dont les différentes parties ne sont étudiées séparément les unes des autres que pour des raisons pédagogiques, alors que leur interrelation permanente est pour nous une évidence. Cette division des mouvements et de leur qualité selon leur source est également une nécessité pour leur utilisation thérapeutique plus spécifique. Certains mouvements ou postures agissent sur les émotions et pulsions fondamentales (pulsion sexuelle, pulsion de vie, joie, intérêt, étonnement, peur, tristesse, colère, mépris, rejet…), d’autres sur les émotions dites complexes (jalousie, dépression, impatience…), d’autres correspondent à des pathologies spécifiques.

L’étude et la pratique de l’ensemble des techniques psycho-corporelles permettent de découvrir leur relation directe avec les différents inconscients. L’utilisation spécifique et dirigée relève de l’indication de l’analyste, tandis que les instructeurs pratiquent en recourant à des séances types dont le montage (succession des exercices, progression dans le temps) est conçu pour s’adresser à un large public, avec des effets harmonisants sur toutes les sphères de l’inconscient.

 

Libérer l’enfant en soi

L’attention au corps est l’une des pratiques essentielles qui conduit à la connaissance de soi et, par-delà, à celle qui dépasse “soi”, à la manière de Platon qui nous dit : “Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux”. La connaissance de soi est celle des profondeurs de soi, dans les profondeurs de l’inconscient personnel et collectif. C’est la connaissance de l’enfant en soi qui doit être ensuite dépassée pour s’élever des profondeurs vers la connaissance d’un moi supérieur, d’un Soi ou d’un maître en soi. Libérer l’enfant en soi, c’est redécouvrir le lieu de toutes les énergies de la joie et de la curiosité. C’est aussi éviter la sclérose de l’adulte qui pense avoir trouvé ce qu’il est, et, ancré dans sa fausse certitude, ne sait plus s’adapter au flux changeant de la vie. Il se conduit selon des modèles stéréotypés, se fermant ainsi le double chemin vers l’enfant et vers le sage.

Dans le domaine des mouvements, c’est perdre l’élasticité, perdre la souplesse avec une perte de la joie et de la curiosité. A travers les pratiques psycho-corporelles, il s’agit de retrouver la joie de la découverte. C’est par exemple, devant la difficulté d’un mouvement ou d’une posture, retrouver la façon naturelle, souple et facile, de les laisser s’accomplir : un lâcher-prise, non seulement de la sclérose corporelle, mais également des stéréotypes psychologiques. C’est un approfondissement qui n’a plus rien à voir avec la recherche du succès rapide et superficiel : il s’agit d’une volonté d’apprendre et d’accepter que l’inconnu, le “non-connu” surgisse.

Notre approche se veut non-violente : nous nous préoccupons beaucoup plus de la manière de faire que de ce que nous faisons, de la manière de faire le mouvement que du mouvement lui-même. Cette façon de procéder nécessite une véritable présence qui nous conduit à percevoir ce qui se cache derrière le corps physique, cet autre corps, le corps kinesthésique, cette structure dynamique et archétypique. Cette perception remet en cause l’image que nous avons de notre corps pour la reconstruire d’une façon dynamique. Nous nous percevons de plus en plus comme une unité et dépassons notre perception corporelle habituelle et fragmentée.

Le principe d’authenticité, ou de réalité, nous oblige à accepter le pratiquant ou le patient tel qu’il est, avec ses forces et ses faiblesses. Ce respect est la base de l’évolution possible du pratiquant : nous ne voulons pas qu’il soit différent de ce qu’il est. Cette attitude d’acceptation, paradoxalement, le met dans la meilleure position possible pour progresser. Nous lui permettons, en étant présent à lui, de devenir conscient de ses limites actuelles et de se situer naturellement, authentiquement, dans la dynamique du travail. C’est ce pour quoi il est venu : apprendre. Nous favorisons l’inversion de son attente d’aide : qu’il arrête de rechercher le soutien dans le monde extérieur ou les autres et découvre ses potentialités à l’intérieur de lui-même. De là notre pédagogie des mouvements, exercices et postures, plus démonstrative que directive. Bien que notre philosophie soit plutôt hédoniste, face aux réalités incontournables comme le handicap physique ou l’âge, notre proposition au pratiquant est encore une fois l’acceptation de la réalité. La vie n’est pas que “rose”. Il s’agit d’apprendre à vivre de la façon la plus harmonieuse et la plus heureuse possible, en acceptant pleinement le côté plus sombre de l’existence. Ceci relève de “l’intégration de l’ombre”.

 

Authenticité dans la présence

L’enseignement des techniques psycho-corporelles se situe dans le cadre d’une relation entre êtres humains, en particulier entre l’instructeur et l’élève ou entre le thérapeute et le patient. Si le rôle de l’instructeur et du thérapeute est bien défini, à la fois miroir et éducateur (parent), son attitude ne l’est pas moins, elle est bienveillante et non intrusive. L’instructeur n’interrompt ni le processus d’expression, ni le processus d’apprentissage du pratiquant dont il respecte l’authenticité toujours actualisée de la croissance.

Connaissant l’importance du phénomène de transfert et de contre-transfert, il évite toute attitude tendant à satisfaire ses propres besoins - de reconnaissance, d’amour, de domination… Ayant reconnu, travaillé et développé l’authenticité en lui-même, il la favorise chez le pratiquant, l’aidant par ses propres attitudes à la trouver en lui au-delà de tout comportement superficiel, d’imitation, de soumission… Il n’est pas seulement celui qui transmet une technique, il est aussi celui qui présente une qualité d’être dont nous savons qu’elle caractérise les meilleurs thérapeutes et pédagogues.

Authenticité dans la présence : être authentique, c’est être ici et maintenant dans ce que l’on fait, pas dans l’image que l’on veut donner de soi, ni dans les attitudes névrotiques et sclérosées du passé, ni dans la peur du futur, de l’échec… Ce chemin vers l’authenticité est une des bases de nos techniques. Le paradoxe apparent est qu’aider le pratiquant à être d’abord lui-même est le gage le plus sûr de sa transformation et de son progrès. En l’aidant à être présent ici et maintenant, dans l’attention aux postures et aux mouvements, il apprend à s’assumer tel qu’il est et à devenir véritablement responsable de ce qu’il veut devenir.

Nous pensons qu’il existe une éthique humaine universelle et archétypale vers laquelle tendent toutes les grandes pensées philosophiques, religieuses et spirituelles ; cependant, nous ne prenons aucune position pour définir le bien et le mal, sachant que ces définitions ont de tout temps servi à justifier les pires crimes. Notre foi dans une énergie autorégulatrice de l’organisme nous fait seulement penser que l’être humain veut toujours ce qui est bon et que, s’il se comporte mal, c’est parce qu’on a “saboté” son penchant vers le bien par le conditionnement, l’éducation…

Ainsi, notre recherche de l’authenticité définit notre code moral, qui est plutôt une philosophie de la vie : que rien ne soit vécu de façon autoritaire, mais uniquement à partir d’une compréhension et d’une valorisation intérieures.

 

Pour en savoir plus

Libre Université du Samadeva

www.libre-universite-samadeva.com

03.88.08.31.31

Publié dans la rubrique BIEN-ÊTRE, PSYCHOLOGIE, SANTE du numéro 31
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