Coline d’Aubret
Il est très difficile de changer, d’évoluer. Mais peu importe dans quel état on est, on peut toujours changer, un peu. N’importe qui peut commencer, faire un peu. Ce qui importe n’est pas de changer complètement, ni d’être parfait, c’est de commencer, de transformer une petite chose pour s’inscrire dans le mouvement de la vie, sans se comparer à un autre et sans vouloir en faire trop. Juste un peu.
Reconnaître les mécanismes en soi
Le comportement de l’enfant est très vite perturbé, soit dès la naissance, soit dans les semaines ou les mois qui suivent. Un phénomène, notamment, risque de s’installer très vite : la peur. Le petit enfant est effrayé parfois, mais face à cette peur, tout va dépendre de l’attitude de sa mère. Si la mère approche en étant elle-même dans la peur, elle accentue la peur de l’enfant, qui deviendra un enfant peureux. Si elle voit cet enfant qui a peur et lui dit : “Tu as mal au ventre, ce n’est rien…” et le caresse sur le ventre, cela fera un enfant qui, au lieu de sentir sa peur, commencera à somatiser, à avoir des tensions, à avoir mal au ventre ou à la tête. Si la mère vient et dit : “Oh, mon petit, tu as peur, mais je suis là…”, l’enfant se sent reconnu, il sent et reçoit de la force. Les attitudes de la mère et de l’entourage créent le caractère et induisent la façon dont l’enfant (et l’adulte qu’il deviendra) réagit au monde. Sauf si une autre éducation, qui reconnaît ces influences, est donnée au cours de l’enfance ou de l’âge adulte : alors, soudain, on commence à reconnaître ces mécanismes en soi et on peut les transformer.
La sphère du confort
Changer est très difficile parce qu’il y a deux mouvements dans l’être humain. L’un cherche constamment à se dépasser, à changer, mais l’autre cherche constamment la sécurité et le confort (le confort est une forme de sécurité), et ce mouvement est très fort, parce que lié à la peur de l’enfance. Quand cette peur n’a pas été bien traitée, tout est perturbé et on recherche constamment la sécurité, le confort, la tranquillité, que ce soit au niveau physique, émotionnel, intellectuel ou spirituel. Cette recherche est évidemment un frein parce qu’elle empêche de changer. Ce qu’il faut, c’est se créer un espace de confort et de sécurité à partir duquel on peut évoluer. Ceci signifie qu’on doit d’abord, obligatoirement, s’accepter et accepter la situation dans laquelle on est et, effectivement, la rendre la plus confortable possible. Il y a cependant une limite. Si on la rend confortable au-delà de cette limite, on empêche aussi toute évolution. Rendre sa situation confortable jusqu’à cette limite signifie avoir une excellente connaissance de soi, cela signifie aussi arriver à repérer à quel moment la situation devient trop confortable et empêche d’évoluer. Sinon, on s’enferme dans son confort ou on bascule dans l’excès inverse : on en veut trop, on en fait trop, on n’est plus dans sa force. C’est la raison pour laquelle personne ne peut imiter un autre pour changer et évoluer : chacun est obligé de repérer la sphère de force à partir de laquelle il peut évoluer. Une fois qu’on l’a bien fixée, bien calée, bien comprise, on y ajoute quelque chose, plus ou moins selon qui on est, selon le tempérament qu’on a. Si l’on quitte cette sphère de sécurité intérieure, et parfois extérieure, pour en faire trop, on est dans l’autre excès et il fait perdre l’équilibre aussi. Selon le contexte, plutôt que de confort, il vaut mieux parler du besoin d’une forme d’assurance, ou de sécurité, ou de confiance en soi, d’estime de soi, de relation à un autre, etc. ; toutes ces notions décrivent la sphère de force à partir de laquelle l’action, l’évolution devient possible. Si cette sphère manque, il n’y a pas action, mais agitation. On ne peut se dépasser, évoluer, se réaliser, s’éveiller, qu’à partir de ce contexte bien défini qu’est la sphère de la force, et il faut de plus que ce contexte soit stable.
Influençabilité
Le temps fait partie de cette sphère : dès que le temps est utilisé comme une pression, l’équilibre est perturbé, quelque chose commence à s’agiter en soi et la seule possibilité ensuite, c’est de retrouver le contact avec un temps intérieur, c’est-à-dire avec un état d’esprit : on ne se laisse plus imposer le temps ou le rythme par l’extérieur, on se donne soi-même un rythme. On décide de prendre et de faire les choses comme elles viennent, et tout ce qu’on ne peut pas faire, on le laisse. On utilise là un autre élément que seul l’être humain possède : le non attachement, qui permet de prendre une distance par rapport à tout ce qui veut s’imposer à lui en le sortant de la sphère de sécurité à partir de laquelle il est capable d’agir de façon correcte. C’est une question d’influençabilité : le petit enfant ne peut pas faire autrement qu’être influencé, il porte tout en lui, mais rien n’est formé encore et donc tout va être formé ou déformé, bien formé ou mal formé, à commencer par l’attitude de la mère : comment réagit-elle à ce que vit l’enfant, une peur par exemple ? La peur est normale, elle est une des émotions humaines. Mais comment le monde y réagit, c’est ce qui va le former ou le déformer, le point essentiel étant que l’enfant ne peut pas grand-chose contre ces influences. Mais dès qu’on arrive à un certain âge, on peut commencer à les changer, et même totalement.
Apprendre sans pression
En effet, un changement psychologique, un changement spirituel, un changement de pensée, un changement physique… est toujours possible, à n’importe quel moment, parce que l’être humain est capable de se dépasser. Sinon, son évolution ne serait pas possible. Les chimpanzés n’ont guère de marge d’évolution et quand ils évoluent, c’est parce qu’ils sont en contact avec des êtres plus évolués qu’eux, qu’ils imitent parce qu’ils les apprécient. C’est vraiment là le point étonnant : quand ils ne les apprécient pas, ils ne les imitent pas. De même, l’être humain ne peut apprendre de façon juste que s’il est dans une émotion positive ou un lien positif avec celui qui enseigne. Tout ce qu’il apprend sous la pression, que ce soit la pression de l’autorité extérieure ou la pression du temps, devient mécanique en lui. Un lien d’amitié ou d’amour permet d’assimiler ce qu’on apprend à un tout autre endroit, c’est intégré dans l’être et se transforme en force d’être. La plupart des gens, étant conditionnés depuis la naissance, sont, comme le dit Gurdjieff, des machines, des mécaniques. Trop de choses ont été mises en eux de façon autoritaire, ou bien sans suffisamment d’amour, avec de la pression, ne serait-ce que la pression du temps parfois.
Soif essentielle
A l’évidence, la motivation personnelle, la valorisation, la concentration sur un objectif, annulent ou réduisent ces influences perturbantes et sont des facteurs de changement essentiels puisqu’on reçoit toujours en fonction de sa propre soif… Si l’on a beaucoup de soifs, pour beaucoup de choses différentes, la soif pour l’éveil, pour la libération, pour la réalisation de soi, diminue d’autant. Plus on est dispersé, plus on a de désirs, de besoins, d’attentes en direction de l’ego, de la personnalité, de l’enfant insatisfait, et plus on met d’énergie dans ces directions-là, la conséquence étant que d’autant moins d’énergie est disponible pour la soif essentielle, au niveau de l’être.
Trouver la force dans toutes les situations
Pour changer, même un peu, il faut donc de la force et il est très important d’apprendre à trouver la force dans tout ce qu’on vit, même dans l’adversité, dans les difficultés… C’est face à chaque situation qu’il faut aller chercher la force en soi, en se disant que la situation est vraiment là pour permettre cet entraînement, elle est vraiment l’occasion d’être plus en contact encore avec la force en soi. Il ne fait aucun doute qu’ainsi, on devient davantage, intérieurement et souvent extérieurement. En même temps, on accélère son processus d’évolution : c’est dans le quotidien, face à tout ce qui nous perturbe habituellement, face à tout ce qui est cause de notre souffrance intérieure que nous pouvons trouver la force. Pas besoin d’exercice spirituel particulier : la vie de tous les jours est suffisante, la vie telle qu’elle est apporte exactement à chacun ce qu’il lui faut. L’entraînement possible se fait face à l’adversité, la difficulté, face à ce qui nous déplaît, ce qui ne nous convient pas, en nous exerçant à ne plus réagir mécaniquement et négativement, car ceci nous affaiblit.
Changer à l’intérieur : le travail essentiel
Cet entraînement se fait nécessairement à partir d’une meilleure compréhension de la situation. Quand notre vision d’une situation nous rend négatif, elle nous affaiblit et elle est nécessairement fausse. Donc il faut changer de vision de la situation, c’est un travail intérieur. C’est en changeant de point de vue qu’on contacte la force : déjà, la volonté de changer de point de vue met en contact avec la force en soi. Arriver ensuite à le changer fait qu’on monte d’un palier dans sa propre évolution. Mais le processus essentiel consiste à vouloir changer de vision en comprenant qu’une vision erronée affaiblit et fait souffrir. Ce processus de changement est déjà un appel de la force parce qu’il est basé sur l’intention (NdlR : voir Science de la Conscience n°36). Tant que nous ne comprenons pas que c’est notre propre vision que nous devons changer, nous ne pouvons pas trouver la force.
La vision du monde extérieur est relativement simple à définir puisque, à l’extérieur, les choses ne sont pas toujours belles ou bonnes ou agréables mais si, à l’intérieur, nous pouvons faire en sorte que notre vision devienne : “C’est comme ça !”, nous entrons dans l’acceptation et nous savons que si nous avons des réactions négatives par rapport au monde extérieur, c’est cette réaction négative qu’il s’agit de changer en priorité. Ensuite, nous pouvons nous occuper de changer l’extérieur si c’est possible et si c’est nécessaire. Mais d’abord la situation négative intérieure. Cette compréhension est la base de tout chemin spirituel véritable. Tant qu’on ne veut pas ou peut pas changer à cet endroit-là, on erre beaucoup, on souffre beaucoup et on fait souffrir les autres. Si on ne devait retenir qu’un seul travail, ce serait celui-là, on pourrait éliminer tout le reste.
Alterner activité et repos
L’être humain porte au fond de lui le mouvement de la vie, qui est mouvement permanent de dépassement, de croissance et de création. C’est de cette manière qu’il survit d’un instant à l’autre, toute sa physiologie fonctionne ainsi. Non seulement on est tout le temps en train de croître, mais on est tout le temps obligé de dépasser les forces de destruction en soi. C’est le mouvement perpétuel de la vie extérieure et c’est le même mouvement au niveau de la vie intérieure. Pour changer, il s’agit de se mettre au diapason de ce mouvement de la nature humaine et de la nature du monde, qui est croissance, transformation, évolution permanente, dépassement de ce qui a été vers ce qui va être. Pour changer, il s’agit donc d’occuper son temps en faisant des choses belles, justes ou bonnes. Quand on est fatigué, on se repose pour pouvoir ensuite continuer à faire. Quand on est confronté aux difficultés et aux responsabilités de la vie, on les prend comme des occasions de grandir, de changer, de se fortifier. Les difficultés n’affaiblissent pas, elles renforcent… à condition qu’on les voie de cette façon : si on devient négatif, elles nous affaiblissent.
Equilibre nécessaire
La vie est intéressante quand on la voit ainsi, parce que chaque situation est un défi, un challenge. Pendant longtemps. Jusqu’à ce que cette façon de voir la vie, de vivre la vie, devienne un processus naturel en soi. Mais pour ce faire, il faut aussi, par ailleurs, être attelé à toutes sortes d’activités créatives. Une fois qu’on a rempli ses responsabilités professionnelles pour se nourrir et pour nourrir sa famille, pour veiller au bien de ceux dont on a la responsabilité, les activités doivent être dirigées dans la direction de la créativité, du service, ce qui permet d’accumuler les forces qui seront nécessaires pour faire face aux situations négatives. Tout ceci est un équilibre, un mouvement ne va pas sans l’autre : il est évident que se retirer dans son coin à traîner, à ne rien faire de créatif ou de productif, ne fait pas avancer.
Pour en savoir plus
www.libre-universite-samadeva.com
La suite dans la revue n°37